Ecrit par Muguette BAILET
Autobiographie d'une famille, meurtrie & détruite par la Guerre.
GUERRE &PAIX
AU PAYS DES
CIGALES
Elle a été mon coeur & j'ai été ses yeux...,
Tel pourrait être le titre de ce livre, qui cherche toujours un éditeur, après avoir été éditer une première fois en 2000, sous un autre titre.
AVANT PROPOS
C’est un village provençal, sentant bon le thym et la lavande, caressé par le mistral et bercé par le chant
voluptueux des cigales, dans ce paysage merveilleux célébré par Pagnol. Situé entre Hyères et Toulon, La Valette du Var est dominé par deux grands monts, la corniche du Faron et le Coudon. La
corniche du Faron, bien connue des as du vélo qui l’ont si souvent grimpée en danseuse, l’est aussi des amateurs de belles photos. Un spectacle féerique s’offre aux regards de ceux qui ont le
bonheur de le découvrir. À la nuit tombante, la plus belle rade du monde offre sa multitude de bateaux, militaires ou de plaisance, ses paquebots aussi, pour ceux qui partent en croisières. Tout
n’est que beauté, et je ne me lasserai jamais de les admirer.
Le Coudon, ce n’est pas la même chose, il n’est pas accessible aux visiteurs, il appartient à l’armée. On peut
cependant apercevoir le fort, sur le sommet de la colline. Base stratégique, il fait partie d’un monde mystérieux. Quand j’étais petite fille et que je faisais des sottises, ma mère me disait
qu’il était habité par des sorcières et que, si j’étais sage, elles se transformeraient en fées.
Je suis toujours impressionnée par cette grande masse de pierre qui semble toucher le ciel.
C’est dans ce gentil village que le soleil et les cigales ont bercé mon enfance. Où j’ai découvert la tendresse et
l’amour, le malheur et la souffrance. J’y ai connu aussi des gens sympathiques et sincères.
Monsieur et madame Serpinet, les épiciers du village. Madame Chambellotti, notre boulangère, chez qui j’aimais me
rendre tous les dimanches pour renifler la bonne odeur de plats de tomates et de poivrons farcis que nous amenions cuire dans son four à bois. Le menuisier, en face de chez nous, qui nous cassait
les oreilles avec le bruit interminable de sa scie. La famille Mercier, dans le café dont j’ai oublié le nom. Madame Cariolo, une voisine, et sa fille Malou, qui nous aimait bien. Madame Infernet
qui me « toucha » plus d’une fois le front, quand « j’attrapais » une insolation. Monsieur et madame Kuhn et leurs deux enfants Erica et Guy.
Je n’oublierai jamais tous ces gens. Chaque fois que je reviens au village, mon cœur se serre. Les bons et les
mauvais jours que j’y ai passés reviennent, les longues promenades sur la corniche du Faron, avec ma sœur Monique…
Mes copines d’école, avec qui j’ai parcouru un bout de chemin, parmi lesquelles Rosette, Marilou, Michèle,
Mansourra, dont le père algérien tenait l’unique bistrot pour Arabes.
Mes camarades de travail dans les boucheries de Toulon, principalement la boucherie Bertrand et le Prisunic du Pont
du Las. Raymonde Laurence, la dernière. Ensemble, nous avons travaillé dans l’usine de bouchons à Saint Jean du Var. Monique Daeffler, une amie d’école, la seule avec qui j’aie gardé le contact.
Chaque année aux grandes vacances, je rendais visite à sa mère, au Pont-du-Las.
Toutes sont omniprésentes dans mes souvenirs car elles ont été mes amies.
Et puis il y a ma mère, mon père et ma sœur qui reposent dans le petit cimetière de ce village qu’ils ont tant
aimé.
Mon frère qui a voulu être inhumé dans le petit cimetière de Royère-de-Vassivière, dans la Creuse.
Toussaint, qui fut mon premier grand amour et grand chagrin, victime lui aussi de cette barbarie sanguinaire, mort
en Algérie - on dit pour la France -, quelle triste épitaphe à vingt ans. Toussaint, que toute ma vie j’ai cherchée à travers d’autres amours, vainement... Je n’ai jamais trouvé sa
tombe.
Notre histoire, j’avais jurée à ma sœur Monique de l’écrire un jour. J’ai tenu ma promesse. Sa souffrance fait
partie de notre histoire.
Je me devais de leur rendre cet hommage… après les épreuves de cette horrible guerre… l’atrocité de toutes les
guerres qui ont brisé tant de vies.
Ce livre, je l’ai écrit avec tout mon cœur, pour dire à mes parents, à mon frère, à ma sœur, combien je les
aime…
Je veux que
l’on sache quel a été le parcours de toute une famille marquée à jamais. Je ne désire qu’une chose aujourd’hui :
leur offrir une sépulture digne de leur martyre. Aujourd’hui, sur place, ma sœur aînée Josette s’occupe seule de leur tombe. J’aimerais revenir vivre dans mon Midi, afin d’être plus proche des
miens.
J’ai quitté La Valette il y a plusieurs années. Je n’ai malheureusement pas souvent l’occasion de fleurir leur
tombe. Je voudrais retrouver le parfum de ma Provence qui me manque tant. Écouter le chant des cigales, qui ne chantent plus pour moi depuis toutes ces années.
Lorsque chaque été je reviens en vacances, j’aime aller me promener dans la colline au-dessus du Coudon. Je m’y
sens bien, je respire à pleins poumons l’air parfumé. J’ai pour moi seule le chant des cigales. L’impression de tout avoir à portée de la main. Je peux voir la mer qui froisse le rivage par temps
clair et se confond avec le ciel. Je hume à plein nez tous les parfums que le vent m’apporte et qui me submergent jusqu’à l’ivresse. Une douce musique caresse mes tympans. Elle chemine au travers
des pins où les cigales donnent leur concert.
Oh ! bonne mère, comme cela est bon et agréable…
Ces sensations, je les garde précieusement. C’est mon héritage, elles sont un baume pour moi…
Quand l’été se prépare, chaud et ensoleillé, apportant comme chaque année son flot d’estivants en quête d’un coin
de plage, mes souvenirs remontent, quelques années en arrière, au temps où nous étions…
*
*
*
Comme chaque année, Je l’attends. Elle est en pension à Marseille, Monique, ma sœur de cinq ans mon aînée… Il y
aussi ma sœur Josette et mon frère René, de douze et quatorze ans mes aînés. Trop d’années nous séparent. Monique et moi, c’est différent. Au fil des ans, nous sommes devenues les meilleures
amies du monde. Elle me confit ses moindres petits problèmes. Moi, je pose toujours les mêmes questions : pourquoi ne vit-elle pas avec nous ? Pourquoi est-elle en pension ?…
Plus d’une fois, j’ai interrogé ma mère pour savoir ce qui était arrivé. Mais elle me répond toujours que je suis
trop jeune pour m’en parler, et surtout pour que je comprenne. Mon enfance a été très solitaire, j’ai eu beaucoup de mal à me lier avec les filles de mon âge. D’ailleurs, j’ai eu très peu
d’amies.
Vers l’âge de sept ans, j’ai compris, enfin, car je commençais à avoir des problèmes de santé, des douleurs dans
les jambes et dans le dos. J’étais complexée par cette cicatrice que je portais au cou et que je cachais du mieux que je pouvais avec des foulards. Adolescente, j’adorais la lecture et je
restais enfermée des heures, un livre entre les mains. Je dévorais tout ce qui me tombait sous les yeux, même les lectures interdites que je dérobais dans la chambre de mon frère. Je voulais tout
savoir, tout comprendre, et surtout découvrir ce monde mystérieux qui m’entourait.
J'étais prête à faire n’importe quoi, tant j'étais mal dans ma peau. Aussi, quand Monique était avec moi, je
renaissais à la vie, je me sentais enfin utile à quelque chose, à quelqu’un. Je sais aujourd’hui que la dernière guerre a laissé dans notre maison des traces indélébiles. Je n’en mesurais pas
encore les tragiques effets. Entre Monique et moi, il y avait plus qu’une complicité. Nous nous portions mutuellement une immense tendresse.
Mais quel est ce mystère qui nous entoure ? Pourquoi ne sommes nous pas des jeunes filles comme les autres ? Je
n’ose pas lui poser de questions. Elle est si pleine de vie, de pétulance. Auprès d’elle, on ne s’ennuit jamais, elle raconte ses blagues marseillaises comme personne.
Il n’y a jamais eu de haine dans son cœur, jamais de paroles méchantes, même envers ceux qui la blessaient. Je
réagissais à sa place. C’était plus fort que moi : quand j’entendais des chuchotements à son encontre, je ne pouvais le supporter. Monique ne s’en souciait pas, elle riait et me lançait : «
Laisse-les dire. Tu sais, ils sont plus bêtes que méchants. »
Aujourd’hui, je veux rendre hommage à son courage et sa bonté, la remercier de m’avoir tant appris. Car malgré les
épreuves que lui a infligées la vie, elle n’a jamais perdu l’espoir.
Je sais que tous ceux qui nous ont connus et aimés, se souviendront…
CHAPITRE PREMIER
Chaque soir, nous avons l’habitude de nous réunir dans le petit salon, qui sert aussi de salle à manger. C’est une
pièce assez grande, avec une alcôve qui sert de chambre à mes parents. Au milieu, une table ovale où nous prenons nos repas. Dans un coin, l’unique meuble, une armoire. Dans un autre coin, la
TSF, avec devant, le seul fauteuil de la maison où mon frère s’installe pour écouter la musique.
Ce soir-là, pendant que ma mère vaque dans sa cuisine, René, un bouquin sur les genoux, sa pipe à la main, lit. Il
vient d’avoir vingt et un ans et a obtenu son bac. Cela le rend heureux et comme il dit si bien : « À moi la liberté ! » Pour lui, une nouvelle existence commence : avec la pension de guerre
qu’il touche pour son infirmité, il va s’offrir de belles vacances. Moi, je respire le doux parfum de son tabac blond. J’adore cette odeur.
Après avoir essuyé la vaisselle, je rejoins Monique qui m’attend pour une partie de petits chevaux. C’est un voisin
ami qui a fabriqué le jeu, spécialement pour elle. Il mesure 1 mètre sur 1 mètre et il est entièrement peint à la main. Au bout de la cinquième partie, Monique déclare forfait, elle se sent
fatiguée et désire aller se coucher.
Mon frère en fait autant. Il doit se lever tôt.
Je suis seule avec ma mère qui a pris place dans le fauteuil, un tricot entre les mains. En la regardant, je ne
peux imaginer qu’elle porte en elle un si lourd secret. Je m’installe sur le coussin posé sous ses pieds et reste songeuse. Au bout d’un instant, j’ose lui poser encore une fois les mêmes
questions. Vais-je enfin savoir ce qui a tant marqué ma famille ? Quelles ont été ses épreuves ? Comment tout cela est arrivé ? Comment ont-ils réagi devant la sentence qui les a condamnés
?
Ce récit, c’est ma mère qui le fait.
1942 : Les forces allemandes occupent la France.
1943 : Notre famille se retrouve sans son chef. Beaucoup d’hommes sont partis rejoindre la Résistance, d’autres
se cachent pour échapper aux nazis. Ton père a pu rejoindre un groupe de résistants et je me retrouve seule avec les enfants et le commerce à tenir. Les problèmes de ravitaillement se sont
multipliés, le mécontentement génère des tensions dont je dois faire les frais. Sur ma boucherie, se focalisent quelques rancœurs. Je tente de faire face, mais seule, c’est trop difficile. Nous
avons beaucoup de mal à nous ravitailler. Les habitants ont faim, ils manquent de tout. Toi, tu n’es qu’un bébé, et la nourrice qui te garde revend les boîtes de lait que j’ai tant de mal à me
procurer. Elle les échange contre de la nourriture… Le jour où je m’en suis aperçue, j’ai cru que j’allais la tuer ! Tu n’arrêtais pas de pleurer et dès que je te donnais ton biberon, tu te
jetais dessus… Alors, j’ai compris que tu n’avais pas tes rations. C’est ainsi que je décide de fermer la boucherie. Je ne peux plus faire face toute seule. Je n’ai pas eu l’idée de faire du
marché noir. Je n’ai pensé qu’à vous et à notre sécurité. Surtout avec ce qui était arrivé…
Elle s’arrête un moment. L’émotion de tous ces souvenirs est si douloureuse… Elle laisse couler une larme, sa voix
se noue. Je lève les yeux vers son visage, son regard est ailleurs. Bien sûr, tous ces souvenirs charrient de lourdes braises dans son âme. Je perçois confusément le drame qui sous-tend
l’existence de ma mère.
Elle pose son ouvrage, ferme les yeux et d’une voix incertaine, tremblante, mais suffisamment forte pour que je
l’entende, elle reprend son récit. J’écoute, attentive. Tout mon être est peu à peu gagné par une vibration profonde, une étrange sensation. Un peu comme si je traversais moi-même ces terribles
événements. Et ma mère explique qu’en ces jours sombres…
Tous les soirs, j’entendais les pas de la patrouille allemande qui passait sans cesse près de la fenêtre.
Depuis quelques nuits déjà, je ne pouvais plus fermer les yeux, une sorte de pressentiment me tenait en éveil. Il y avait eu plusieurs bombardements sur Toulon. Les Allemands étaient très
nerveux. Il y avait quelques jours que la flotte française s’était sabordée dans le port de Toulon pour ne pas tomber entre leurs mains.
Cette nuit-là, je les ai entendus aller et venir, puis s’arrêter tout près de la fenêtre. Tout à coup, ils ont
frappé contre les persiennes en lançant des ordres que je ne comprenais pas. Les voix étaient menaçantes. La peur me gagnait. Une peur froide me poussa à me glisser sous mon lit. Vous, vous
dormiez à l’arrière de la maison. Personne ne les entendait.
Soudain, une rafale de mitraillette éclate dans la nuit et frappe les volets. Mes mains sur les oreilles, je
priais de toutes mes forces. C’est dans cette position que Josette et René m’ont retrouvée, quand le calme est revenu.
Il y avait des trous partout, énormes. Les vitres ont volé en éclats et dans la chambre, les murs étaient
constellés d’impacts… Je venais de comprendre que j’avais échappé à la mort.
À l’époque, le maire de la Valette ne prendra même pas ma défense. J’ai appris plus tard qu’il avait été nommé
par le gouvernement de Vichy. La seule chose qu’il fera, sera de faire changer les vitres et les persiennes et de me donner un conseil, partir…
C’est ainsi que j’ai décidé de quitter la Valette. J’ai fermé le magasin et la maison et je me suis expatriée,
encore toute agitée par mes récentes frayeurs. Peut-être trouverai-je une paix plus sûre ? Une campagne profonde nous ouvrait les bras. Nous sommes arrivés dans la Creuse, chez des cousins, avec
vous quatre.
Dans le village, il n’y avait qu’une boulangerie et un café, tenu par ma cousine. Pour le reste, il fallait
aller à la ville, à une trentaine de kilomètres. Nous avons été logés dans une des maisons que possédait ma cousine, près d’une ferme.
Le jeudi et le dimanche, Josette et René devenaient de fiers bergers. Ils surveillaient vaches et moutons et
s’en donnaient à cœur joie. René a vainement essayé de dresser un petit âne peu docile. C’était pour lui un véritable jeu.
Monique et toi, plus petite, les accompagniez tout au long de leurs escapades pour courir au milieu du
troupeau. Elle était joyeuse et imperturbable. Toi, tu n’étais encore qu’un bébé, nous te gardions à tour de rôle.
Pourtant, nous les adultes, nous étions tendus, inquiets. Les rumeurs de la guerre traversaient la forêt,
coulaient le long des ruisseaux et glaçaient le sang des villageois qui vivaient dans une angoisse constante. Comme par délicatesse, les enfants ne semblaient pas en porter les marques. Et
pourtant…
Le 6 juin 44, tous les habitants du village sont rivés à leur poste de radio. Cette fois, est-ce possible ?
Oui, Américains, Canadiens, Anglais et bien d’autres encore, débarquent. Une impatience fébrile s’empare de tous, les visages et les regards s’illuminent d’un fol espoir… La paix est pour bientôt
!
Ce fut un vrai remue-ménage chez les résistants. Ils approchèrent à la nuit tombée et investirent tout le
village pour reprendre les armes et les munitions cachées là.
Juillet 1944. Depuis quelques jours, le calme est revenu au village. Le bruit des canons se fait de plus en
plus lointain. Un matin, un groupe de résistants arrive dans le village et se dirige vers la petite mairie. Le maire lance un appel aux villageois. Les résistants ont repéré un groupe de S.S. qui
se dirige droit sur le village. (Cette troupe n’était autre que celle qui a perpétré le massacre des habitants d’Oradour sur Glane.) Le maire demande aux villageois d’aller se réfugier dans la
forêt avec les résistants.
Quand les Allemands entrent dans le village, ils trouvent un endroit désert. Seuls le maire, le curé et
l’instituteur sont restés pour parlementer. À leur grande stupéfaction, ils découvrent la démobilisation totale de ces criminels qui entrent dans leurs murs. Ce sont des hommes traqués, cherchant
à fuir le plus loin et le plus vite possible. Ils sont affamés, fatigués, mais agressifs. Impuissants, les trois hommes assistent au pillage désordonné des maisons et des fermes. Les soldats
boivent et mangent à volonté, éventrant même une pauvre vache dont ils abandonnent la dépouille sanglante sur la place du village.
Un des officiers allemands demande où sont cachées les femmes… Le maire, surpris, répond qu’elles sont au
village voisin pour aider aux moissons. Abruti d’alcool, l’officier regroupe ses hommes et ils repartent sans chercher à vérifier les affirmations du maire.
Puis les habitants rentrent chez eux, heureux d’avoir échappé à cette terreur. Mais ils restent cependant
apeurés : la guerre n’est pas finie…
René est resté un long moment à fixer la pauvre vache qui elle, n’avait pas échappé à la cruauté des
Allemands.
Deux jours plus tard, alors que le temps est à l’orage, nous nous rendons avec Josette, comme à l’accoutumée,
dans les fermes pour quémander un peu de lait après des paysans, ainsi qu’un peu de nourriture, car je n’avais pas beaucoup d’argent. Nous n’avions du lait que s’il en restait.
L’orage et la pluie n’ont pas cessé de la journée, assombrissant le ciel, conférant au décor des formes
incertaines. Il est vingt et une heures trente lorsque la foudre s’abat sur un poteau tout proche. Habitués, nous sortons les lampes à pétrole, mais dans notre maison…
René a beau cherché, il ne trouve pas la nôtre, et la bouteille de pétrole est vide. Il n’y a plus de bougies non
plus. Nous sommes seuls. Monique a sept ans, moi, quelques mois. Toutes deux nous pleurons, désemparées, effrayées par l’obscurité, appelant notre mère. Alors René se souvient. Monique s’accroche
à lui, elle veut de la lumière.
- Attends-moi ! dit-il. Je vais à la cave.
Il revient un instant plus tard, tout essoufflé. Monique est assise sur une chaise, et moi sur la table. René prend
la boîte d’allumettes, craque la première. Il l’approche de la petite mèche mais il tremble. Il souffle la flamme pour ne pas se brûler les doigts. Il recommence. La mèche est trop
courte.
- Elle doit être humide, cette bougie ! S’impatiente-t-il.
Il tire un peu sur la mèche et la redresse. Dehors, l’orage gronde. À l’intérieur, les éclairs font danser nos
ombres qui attendent que la bougie les rassure. Enfin, la mèche prend feu.
Une terrible, une effroyable explosion ébranle les murs de la maison. La bougie provenait en réalité du lot de
dynamite et de détonateurs abandonnés par les Allemands.
L’explosion nous jette à terre. Monique s’évanouit aussitôt. Moi, je suis assommée dans ma chute. René, choqué,
trouve la force de se relever.
- Mais que se passe-t-il ? Monique, où es-tu ? Muriel, mon Dieu…
La panique s’empare alors de lui. Il sort de la maison en criant, appelant, hurlant qu’il vient de tuer ses
sœurs...
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La suite de cette autobiographie vient de s'achever, elle a pour titre provisoire :
DE LA PROVENCE À LA NORMANDIE